La petite tortue d’eau douce
La petite tortue n’avait pas tardé à le constater: comparativement aux autres animaux terrestres, elle transportait une grande fragilité, d’origine héréditaire. Celle-ci se déclinait dans deux réalités, l’une de nature physiologique et l’autre de portée cinétique: c’était respectivement, d’une part sa peau extrêmement fine, qui exposait ses organes vitaux à l’effet intense de la moindre pression de contact; et d’autre une lenteur de déplacement record parmi ses semblables. De la petite tortue, la conjuguaison de ces deux fragilités allait profondémment façonner toute la dynamique psycho-physiologique de l’histoire.
L’exil
Comme y étant forcée par ces contraintes endogènes, la petite tortue allait tout d’abord s’échapper de son environnement initial, pour forcer son intégration dans un nouvel environnement, alors initialement incompatible avec son système: les cours d’eau douce. Séjournant préférentiellement dans les profondeurs assombries par le trûchement de l’aténuation des rayons de lumière, elle y avait déniché un lieu de refuge, de confort, une place forte… sans fortification. Depuis cette vigie naturelle, elle consacrait, dès lors, du fait de son extrême fragilité, l’essentiel de ses temps et ressources à scruter les risques et menaces contre sa survie même. Elle s’y employait de manière intense, proactive, et prospective: son histoire et son être ne l’y avaient-ils pas constitutionnellement contrainte ?
L’introspection révélatrice
La lenteur de sa marche terrestre lui avait cependant été d’un avantage semblant anodin: celui de lui permettre d’expérimenter son environnement à une échelle de temps très particulière. Echelle à laquelle ses congénères étaient privées d’accès, du fait de leurs généreuses vélocités, marquées bien plus à droite vers les hautes fréquences du spectre cinétique. Si la navigation à la vitesse de la lumière générait une compression de l’espace-temps – avec la perte d’information correspondante, le temps long de l’expérience de la petite tortue constituait plutôt une invitation continuelle, adressée presque passivement à son environnement, à se déployer extensivement, pour exposer tous les recoins de sa profonde matrice informationnelle. Côtoyant ainsi données insoupçonnables et artéfacts inédits à travers cette activité initialement ad’hoc, la petite tortue se résolut ensuite progressivement à accepter, adopter puis intégrer l’information essentielle qu’elle avait fini par discerner, en ce faisant: ses fragilités fondamentales développaient un langage, à déchiffrer, dont le message lui révélait sa part de mission existencielle, taillée au cordeau dans de l’immensité du possible.
Le prototype endogène
Fortifiée donc par sa faiblesse, elle s’employa dès lors à plonger ses regards dans l’information, à la scruter, la sonder, la disséquer… pour y percevoir afin d’être capturé, le germe de risque, de menace – d’abord de sa menace, puis comme effet fractal de l’expérience, de La Menace.
Elle allait alors devoir engager l’essence de sa ressource cognitive à la mise en forme –
in forma de l’aggrégation de ces signaux faibles perçus, les rendant ainsi perceptibles, reconnaissables, et interprétables par autre que soi: informer –
in formare.
Mais cette démarche, consubstantielle à son histoire, avait logiquement eu comme premier champ d’application son propre être, pointant vers sa propre menace. En effet, le flux continu d’
in formation de signaux de risques et de menaces provenant de l’environnement, irrigant son système intérieur, allait comme noyer irrémédiablement son matériel génétique de l’impérieuse nécessité de concevoir une mutation fondamentale satisfaisant à l’exigence de défense durable de son intégrité. La digestion complète du message de ce monologue intense et soutenu de son environnement déclenchera alors depuis l’intérieur, la conception puis l’édition continue d’une des infrastructures physiologiques de défense, à la fois logicielle et physique, parmi les plus révolutionnaires de tout le spectre de l’observable vivant: l’os dermique, ou carapace.
Cette exo-structure était le produit fini d’un processus d’innovation ayant eu cours dans un espace des concepts fixe et un espace des connaissances en expansion continue, par l’
in formation de contraintes endogènes et exogènes.
L’exode missionnelle
Témoin principal et presque exclusif des prolégomènes de ce glorieux spectacle, alors en continu perfectionnement, et duquel elle tirait une nouvelle et paisible assurance, la petite tortue se décida à entamer une longue marche que n’osait que peu parmi ses congénères tortues d’eaux douces.
Marche qui la mènerait, par transition terrestre, vers les flots autrement plus agités de la grande mer. A mesure qu’elle approchait son but, elle était encouragée par la rencontre avec différents spécimens du vivant portant eux aussi, du fait de leur fragilité structurelle, diverses arts d’exo-squelettes.
La petite tortue était bientôt prête à plonger dans cette immensité biologique, qui matérialisait une diversité bien plus complexe de flots d’information. Cependant, fonctions cognitives et dynamiques neuronales, profondément façonnées par son art, étant inclinées vers l’horizon de son environnement, la petite tortue se disposait à
in former tout potentiel de menace incident.
Threat Neuron est l’histoire d’une posture consubstancielle contre la menace prospective. Elle élabore une innovation continuelle sous contraintes, trouvant dans l’être-même les ressorts de sa propre défense.